Yma

Si nous prenions le temps

Duo

Durée : 50 min.

Conception et interprétation

Chloé Hernandez et Orin Camus.

Création lumière: Sylvie Debare.

Création musicale: Fred Malle.

Accompagnement à l’écriture des textes:
Alice Zeniter - Stéphanie Pichon.

Deux danseurs aux corps éprouvés se présentent l’un à l’autre - et à nous - sans fard, ni protection, le plus nus possible. Un homme face à une femme. Orin Camus et Chloé Hernandez de la Cie Yma tentent l’expérience du vide. Face à face ou confondus, malléables au corps de l’autre, ils inventent une danse de l’osmose, où le contact irrigue les échanges de peau et de poids. Après des années de travail chorégraphique en commun et de vie quotidienne partagée, Chloé et Orin se dévoilent dans ce duo de l’intime. La fragilité affleure, l’affirmation aussi d’une liberté. On pourrait appeler cela une cérémonie de la confiance. Par leurs gestes attentifs, lents, posés, ils semblent nous appeler à une résistance tranquille, physique, à la grande frénésie du monde. Une danse pour ralentir le rythme, et mieux comprendre ce mystère qui nous fait encore tenir ensemble, les uns avec les autres.

La recherche

 

Il est difficile d'écrire ou de décrire ce projet puisqu'il a commencé sans mots. Il part d'une volonté d'entamer une recherche par les corps sans l'inscrire au préalable dans le cadre d'une pensée, d'une forme, d'un thème. Nous avons besoin de nous retrouver directement en studio et d'entrer en création par le mouvement, par la danse. Il n'y a pas d'autres sujets que ces deux corps – et voilà qui est déjà vaste.

Nos corps ont une histoire, celle des créations passées, celle de la vie quotidienne : ils ont grandi, ils ont appris ensemble. Ils sont façonnés par des années communes, de travail et de relâchement. Ce duo est avant tout un temps à part, privilégié: il s'agit de remettre les pendules à l’heure, de prendre le temps de rencontrer l’autre à nouveau, tant sur le plan physique que psychique. Interroger ce qui a bougé en nous et ce que cela change à nos façons de bouger. Faire une mise à jour de nos connaissances réciproques, au-delà de notre vécu commun, quotidien, sans nier l’intimité qui existe et qui permet de se donner, de se confier, entièrement, avec confiance et générosité, de partager honnêtement, sans rien cacher, continuer à grandir et évoluer. Il ne part de rien d'autre que de nous, deux humains, deux pâtes humaines qui cherchent à se rendre malléables de nouveau par et pour l'autre, et non deux égos de danseurs qui chercheraient à prouver un savoir-faire. Est-ce que l'on peut oublier – délibérément – les automatismes donnés par des années de formation et de pratique et articuler son corps à celui de l'autre d'une façon qui soit antérieure au langage de la danse ?

Nous voulons laisser apparaître toute situation, nous y adapter sans rien avoir figé à l'avance, la tenir en suspend, ouverte à diverses possibilités, la façonnant en permanence au gré des choix et des hasards. Nous rendre disponibles et confiants face à l'inconnu pour découvrir de nouveaux chemins vers le corps de l'autre. Cela nécessite de travailler en muselant la conscience aigüe que l'on peut avoir de soi-même et du risque d'échec. Il n'est pas toujours facile, ni possible de danser à deux. Parfois rien ne se passe. Mais lorsque la rencontre se produit, elle s'accompagne d'un besoin de danser ensemble encore et encore pour vivre et comprendre à la fois ce qui nous unit.

Lors des premiers temps pris en studio, nous avons ressenti le besoin de nous mettre à nu – physiquement. Et nous nous sommes étonnés et émerveillés de la manière dont la danse se modifie lorsque les vêtements n'offrent plus de prises avec lesquelles composer. Le poids d'un corps, la manière de le toucher, de le penser comme différents fragments articulés, la qualité du rapport d'une peau à l'autre : tout devient différent. Cette forme de présence radicale à l'autre nous intéresse : l'absence de crainte qu'elle induit, le nécessaire lâcher-prise.

Et dans la nudité du corps, nous nous retrouvons à parler de nudité et de tout ce que celle-ci induit de bénéfique.

La nudité comme faiblesse, c'est une évidence : elle est absence physique de protections. Elle réclame donc une confiance accrue, confiance en l'autre qui est à la base de toutes les interactions des danseurs et que nous essayons ici de pousser à sa forme la plus pure, sa forme la plus... nue. Mais la nudité est aussi liberté. Un corps apparaît comme défectueux par rapport à des référents, et notamment les vêtements. C'est le corps qui, dans la glace, vêtu d'un vêtement trop grand ou trop petit finit par paraître mal coupé. Lorsqu'il est nu, il se contente d'être. Débarrassé de tout référent, le corps peut alors tout évoquer, être tous les corps: il n'est daté que par son âge et non plus par des signes sociaux. Il s'affranchit par ailleurs en dansant des limites qui sont posées à la nudité dans notre société contemporaine : nudité qui est immobile et posée des magazines érotiques, nudité qui ne peut exister que si elle est jugée esthétique et qui n'est donc jamais une nudité entière, complète, puisqu'elle cache encore certaines parties d'elles-mêmes pour ne montrer que celles qui peuvent susciter le désir.

L'histoire commune, intime, de nos corps nous permet, aujourd'hui, après des années à apprendre et à les façonner, de les remettre au centre d'un duo de la manière la plus simple qui soit, sans qu'ils se plient à une idée. Nous ne prétendons pas qu'il est possible d'oublier cette histoire et de danser sans elle, libres de tout, mais nous espérons au contraire que cette histoire permet une liberté nouvelle, une présence nouvelle et ce sont celles-ci que nous explorons par un nouveau duo.